Homélie de Mgr Colomb pour la fête de la Présentation du Seigneur au temple, le 2 février 2021

3 Fév 2021

Session de formation des prêtres de la province de Poitiers, basilique Saint-Eutrope, Saintes.

En ces temps si troublés, bien des ouvrages sont publiés dont le sujet traite, d’une manière ou d’une autre, de cette crise que nous traversons – ouvrages qui tentent de convaincre que cette crise nous est offerte comme une chance, comme « un temps pour changer », comme une occasion pour « un sursaut d’espérance », pour reconnaître que le silence de Dieu appelle le silence de l’homme, si nécessaire à la contemplation, seul moyen pour aviver en nous le désir de nouvelles ascensions… Ces parutions sont comme un pont jeté entre les convictions qui nous habitent, en tant que chrétiens catholiques, et le lecteur, croyant ou non.

En tant que chrétiens catholiques, en tant que pasteurs, nous sommes sans doute habités par cette certitude que nous sommes à un « moment favorable » pour l’annonce de l’Évangile. Cependant, avouons-le, il ne nous est pas facile, en ce temps de crise qui s’étale sur le long terme et qui nous plonge tous, d’une manière ou d’une autre, dans l’incertitude concernant le lendemain – au moins concernant notre organisation à court terme ! – de trouver les mots qui seront comme un pont jeté entre nos contemporains et le Christ, Verbe de Vie. Ces mots, nous ne le savons que trop, ne pourront sonner juste que si, se nourrissant de la doctrine de l’Église, ils ne se contentent pas d’être comme une leçon de théologie mais comme le fruit de l’expérience du Christ que nous faisons, chaque jour, au cœur de l’Église, pour que le monde ait la vie.

1. Un constat et un appel

Nous ne le savons que trop… Il ne nous est pas toujours spontané d’évoquer la question des fins dernières… Lors de sa rencontre avec les évêques américains, le 16 avril 2008, le pape Benoît XVI avait été interrogé sur une question brûlante, qui pourrait tout aussi bien être posée dans les mêmes termes dans le contexte qui est le nôtre aujourd’hui. Le pape était alors interrogé « au sujet d' »un certain processus silencieux » par lequel les catholiques abandonnent la pratique de la foi, parfois par une décision explicite, mais plus souvent silencieusement et graduellement en s’éloignant de la participation à la messe et de l’identification avec l’Église. » Cette question pourrait être posée, aujourd’hui, dans les mêmes termes. Lors de sa réponse, le pape Benoît XVI faisait deux observations – qu’il pourrait sans doute faire, aujourd’hui encore, également dans les mêmes termes : « En premier lieu, […] il est de plus en plus difficile dans les sociétés occidentales de parler de manière sensée de « salut ».

Et pourtant le salut – la libération de la réalité du mal et le don d’une vie nouvelle et libre dans le Christ – est au cœur même de l’Évangile. Nous devons redécouvrir, […] de nouvelles et captivantes manières de proclamer ce message et réveiller une soif de cette plénitude que seul le Christ peut donner. C’est dans la liturgie de l’Église, et surtout dans le sacrement de l’Eucharistie, que ces réalités se manifestent de la manière la plus puissante et sont vécues dans l’existence des croyants ; […] En deuxième lieu, nous devons reconnaître avec préoccupation l’éclipse presque totale d’un sens eschatologique dans beaucoup de nos sociétés de tradition chrétienne ».

Le constat, s’il était besoin de le rappeler, est bien là : la question des fins dernières a souvent été très discrète dans la prédication des ministres catholiques, ces dernières décennies – au point, parfois, d’être totalement absente – et l’annonce de l’Évangile a pu être littéralement vidée de ce qui fait sa substance même… Or, la crise que nous traversons nous appelle, peut-être, nous, pasteurs, ministres ordonnés, à nous ressaisir de cette question et à la remettre, avec tact et à propos, au cœur de l’annonce de l’Évangile, au cas où nous l’aurions un peu délaissée, en la remettant au cœur de nos vies sacerdotales.

L’aspect de la crise actuelle qui nous touche tous quotidiennement, d’une manière ou d’une autre, est sans doute le fait que nous avons le sentiment que nous ne maîtrisons plus nos vies… Nous ne savons pas si, demain, nous pourrons ou non honorer les engagements que nous avons pris et il peut même arriver qu’à force d’annuler ou de reporter sine die des projets pastoraux qui nous tenaient à cœur, nous n’ayons plus à cœur d’envisager quoi que ce soit pour l’avenir proche. Or, cet aspect qui peut parfois nous sembler être un obstacle pour notre mission est, sans doute, une occasion favorable… pour mieux vivre l’espérance !

Peut-être avons-nous parfois trop vécu, même en tant que croyants et en tant que pasteurs – de manière plus ou moins consciente, bien entendu – comme si nous disposions d’une grande maîtrise et sur nos existences et sur la marche de la portion d’humanité qui nous est confiée dans notre ministère pastoral… cette certitude semble s’effondrer. C’est quand il n’y a plus d’espoir que nous sommes appelés à entrer dans l’espérance, c’est-à-dire à nous en remettre de manière inconditionnelle à un Autre que nous-même.

L’appel est là, paradoxal, sans doute : maintenir vive toute notre mobilisation pastorale, mais mettant toute notre confiance, de manière intrépide, dans le Maître de la vie et de l’histoire, en Celui à qui appartient tout jugement. Nos contemporains tourneront les yeux vers le Ciel et mobiliseront leurs énergies pour y correspondre davantage dès cette terre, si nous, pasteurs, sommes des hommes d’espérance… Cette mission n’est-elle pas inscrite au cœur de notre ministère sacerdotal, nous qui, lorsque nous administrons les sacrements, laissons le Christ agir en nous ? Ne sommes-nous pas, par vocation, destinés à être configurés au Christ Tête, Lui qui remis son Esprit entre les mains du Père ?

2. Syméon nous indique le chemin à suivre :

Mes yeux ont vu ton salut…« Maintenant, ô Maître, tu peux laisser ton serviteur s’en aller dans la paix […] car mes yeux ont vu ton salut. » (Lc 2, 29-30).

L’appel à remettre toute notre vie à un Autre que nous-mêmes, au Christ, pour Lui offrir nos personnes comme le lieu où Il peut agir en toute liberté afin de réaliser son œuvre de salut, ne peut être entendu et accueilli que si l’on a reconnu en Lui son propre salut. On ne peut s’y engager que si, déjà, l’on a expérimenté, comme en avant-goût, la liberté de celles et de ceux qui n’appartiennent qu’à Dieu – la seule liberté, au vrai, digne de ce nom. Les martyrs, Saint Eutrope, saint Théophane Vénard, dont nous fêtons aujourd’hui le 160ème anniversaire du martyre, nous donnent un bel exemple.

La fête de la consécration de Jésus au Temple est la journée de la vie consacrée et l’on peut dire des prêtres ce que nous pouvons dire des consacrés : Il faut que celui ou celle qui s’engage dans un don total de sa personne au Christ et à l’Église, en réponse à l’appel du Seigneur, ait au moins entrevu – sinon avec les yeux de la chair, du moins avec ceux du cœur – cette Lumière qu’est le Christ qui, seule, donne son sens ultime à sa vie. Alors, il lui devient possible de marcher sur ce chemin de liberté qui consiste à quitter chaque jour ce qui ne conduit pas à Lui, parce que Lui-même nous délivre de tout ce qui fait de nous des esclaves, pour nous proposer de faire de nous son Temple, sa demeure, dans lequel Il pourra agir à sa guise.

L’Eucharistie est sans doute le lieu où nous voyons le mieux – dans la foi, bien évidemment – le salut de Dieu à l’œuvre en ce monde. Si vraiment nous avons ce regard contemplatif sur l’Eucharistie et que nous savons encore nous émerveiller de la puissance du Seigneur qui peut investir de sa présence un humble morceau de pain, en passant par le ministère qui nous est confié par l’Église, comment ne pas nous tourner vers notre monde en plein chaos pour y discerner, dans la foi toujours, l’œuvre de Dieu, cachée sous les apparences d’une humanité qui, pour sa plus grande part, ignore totalement qu’elle est appelée à partager la vie même de Dieu…

3. Espérer le demain de Dieu, au nom de tous

L’Évangile d’aujourd’hui, dans sa version longue, ne manque pas d’évoquer la figure de Marie, dans une grande discrétion, comme toujours quand il est question d’elle dans les évangiles. Le vieillard Syméon, ayant vu (ou plutôt, ayant discerné dans la foi, étant ouvert à l’Esprit-Saint qui était sur lui) le salut en la personne de l’enfant Jésus reçu dans ses bras, n’édulcore pas la vérité : « … ton âme sera traversée d’un glaive… » (Lc 2, 35) Bien des commentateurs de ce verset y ont vu, entre autres, une allusion à Marie au pied de la croix de Jésus… Aujourd’hui, n’avons-nous pas à laisser notre âme être traversée d’un glaive, en voyant notre humanité souffrante ?

N’avons-nous pas à être, comme Marie et avec elle, au pied de la Croix, veillant dans l’espérance ?À l’occasion de l’année de la vie consacrée, une lettre circulaire avait été adressée aux consacrés du monde entier par la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée… Cette lettre, intitulée Réjouissez-vous, rassemble un certain nombre de paroles du pape François : « Au pied de la croix, Marie est la femme de la douleur et dans le même temps de l’attente vigilante d’un mystère plus grand que la douleur, sur le point de s’accomplir. Tout semble vraiment fini ; toute espérance pourrait se dire éteinte.

Elle aussi, à ce moment-là, en se souvenant des promesses de l’annonciation, aurait pu dire : elles ne sont pas avérées, j’ai été trompée. Mais elle ne l’a pas dit. Et pourtant, bienheureuse parce qu’elle a cru, elle voit bourgeonner de cette foi un avenir nouveau et attend avec espérance le demain de Dieu. Je pense parfois : savons-nous attendre le demain de Dieu ? Ou voulons-nous l’aujourd’hui ? Le demain de Dieu, pour elle, c’est l’aube du matin de la Pâque, de ce premier jour de la semaine. Cela nous fera du bien de penser, dans la contemplation, à l’accolade du fils avec la mère. La seule lampe allumée au sépulcre de Jésus est l’espérance de la mère qui, à ce moment-là, est l’espérance de toute l’humanité. Je me demande et je vous demande : dans les monastères, cette lampe est-elle encore allumée ? Dans les monastères, attend-on le demain de Dieu ? »

Aujourd’hui, nous pouvons entendre cette question, au-delà des monastères : dans l’Église dont nous sommes les pasteurs, cette lampe est-elle encore allumée ? Et nous, ministres ordonnés, savons-nous attendre le demain de Dieu ? Non le nôtre, mais celui de Dieu ? ».La présentation de Jésus au Temple nous tourne vers l’ultime venue de Dieu, que le prophète Malachie décrit dans les termes d’une venue soudaine du Seigneur dans son Temple. Préparons ce Jour, travaillons humblement et sans relâche à sa venue… N’ayons pas peur de laisser le Seigneur nous déposséder de toutes nos illusions de maîtrise sur notre aujourd’hui et sur le demain qui Lui appartient…

Cette dépossession est un chemin de liberté dans la société démocratique et médiatique qui est la nôtre. Tâchons de plaire à Dieu et non aux hommes, aux médias, aux sondeurs, aux majorités. C’est au creuset de cette dépossession que la véritable espérance, qui ne se lève que lorsque tout espoir est éteint, peut prendre chair en nos vies et nous ouvrir à la Présence agissante de Celui qui, seul, « est capable de porter secours à ceux qui subissent une épreuve » (He 2, 18).

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